Dans le jardin de l’ogre – Leïla Slimani

Aujourd’hui on parle d’un ogre, et pas n’importe lequel… L’ogre caché au plus profond des êtres humains anéantis et dévorés de l’intérieur par leur propre personnalité destructive. Dans le jardin de l’ogre, le premier roman de Leïla Slimani, commence sous le pouvoir accablant de l’énergie, une énergie étouffante, incompréhensible au début, qui demande d’être exorcisée et qui épuise le corps d’Adèle, la protagoniste.

De Pigalle aux Champs-Élysées, et de musée d’Orsay à Bercy, la femme court pour apaiser, dompter et calmer la bête sauvage en elle. Adèle veut se libérer, échapper à elle-même, au besoin violent de vivre l’expérience sexuelle jusqu’à la douleur, jusqu’à la folie, jusqu’à l’état sauvage, animalier. Au centre du roman de l’écrivaine franco-marocaine se trouve le sujet sensible de la nymphomanie éprouvée par une jeune femme à la recherche de son identité.

« Sous la douche, elle a envie de se griffer, de se déchirer le corps en deux. Elle cogne son front contre le mur. Elle veut qu’on la saisisse, qu’on lui brise le crâne contre la vitre. Dès qu’elle ferme les yeux, elle entend les bruits, les soupirs, les hurlements, les coups. Un homme nu qui halète, une femme qui jouit. Elle voudrait n’être qu’un objet au milieu d’une horde, être dévorée, sucée, avalée tout entière. Qu’on lui pince les seins, qu’on lui morde le ventre. Elle veut être une poupée dans le jardin d’un ogre. »

Adèle est journaliste et ce qu’elle aime le plus dans son métier ce sont les escapades, disparaître sans que des explications lui soient demandées. Sous le pouvoir accablant de cette nymphomanie qui la dévore, la femme mène une double vie et se sent divisée par le désir d’appartenir aux deux mondes : au calme du foyer familial et à la folie de sa sexualité exacerbée. Il nous reste à découvrir où la mènera ce « jeu de la double vie », même triple, quadruple, multipliée à l’infini.

« Adèle a fait un enfant pour la même raison qu’elle s’est mariée. Pour appartenir au monde et se protéger de toute différence avec les autres. En devenant épouse et mère, elle s’est nimbée d’une aura de respectabilité que personne ne peut lui enlever. Elle s’est construit un refuge pour les soirs d’angoisse et un repli confortable pour les jours de débauche. »

Dans le jardin de l’ogre c’est un livre qui se vit et se lit avec intensité. On attend avec impatience la suite des scènes qui choquent et décrivent dans les moindres détails les gestes d’une nymphomanie qui transgresse les limites de l’acceptable. Cet état sauvage se transforme, dévient nécrophilie et place Adèle dans la catégorie des « personnages monstres » créés par Leïla Slimani.

« Elle se couche sur le lit, à quelques centimètres à peine du corps. Il est tout à elle. Pour une fois, il ne peut ni s’enfuir, ni refuser la conversation. Un bras derrière la tête, les jambes croisées, elle allume une cigarette. Elle se déshabille. Nue, allongée contre le cadavre, elle caresse sa peau, elle le serre contre elle. Elle pose des baisers sur ses paupières et sur ses joues creusées. Elle songe à la pudeur de son père, à son horreur absolue de la nudité, la sienne, celle des autres. Couché là, mort, à sa merci, il ne pourra plus opposer aucune résistance à sa curiosité obscène. Elle se penche au-dessus de lui et lentement, elle dénoue le linceul. »

            Pareil à son deuxième roman, Chanson douce, ce qui me fascine le plus dans ce premier livre de Leïla Slimani c’est la manière dont elle fait échapper ses personnages monstrueux à la culpabilité. Il y a en Adèle une sensibilité unique, une vision profonde de comprendre la vie et la liberté de l’être humain, l’amour maternel, le désir de pouvoir échapper au monstre de la nymphomanie. Son caractère pluridimensionnel une fois compris, je n’ai pu qu’annuler la possible condamnation du personnage, qui me hantait. Ce sont la vie, le destin, le démon en Adèle les ennemis qui entraînent sa chute ; elle n’a pas d’autre option que de s’y soumettre pour rester fidèle à elle-même. Être désirée, vivre l’expérience sexuelle, tromper c’est exister, c’est échapper au vide existentiel qui serait encore plus condamnable.

Lisez Leïla Slimani ! Cette écrivaine échappe aux sujets et à la thématique abordés par les auteurs franco-africains et fait son entrée dans la contemporanéité littéraire d’une manière originale, qui m’a totalement convaincue.

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